La mer respire-t-elle ?

Rédaction : Steve le 11 février 2010
Catégorie de sujets : Anecdotes,Musique en mer

Réunir les éléments de la nature et les arts avec leurs mouvements rythmiques ou leur cadence en un principe universel transcendant a toujours été une sorte d’obsession pour de nombreux esthètes.  Cette tendance se retrouve autant dans la poésie que dans la prose littéraire.  D’aucuns n’ayant ni la sensibilité d’un artiste ni la plume d’un écrivain parviennent néanmoins à ressentir et exprimer ce contact intime avec la nature.  Ce qui suit constitue un façon d’exprimer ce contact de façon personnelle, par voie de rapprochements cent fois recommencés tout comme la mer.

Si la mer respire… en voilà une drôle de question.  Et pourtant, je ne suis pas le premier ni le dernier à me la poser, même si la réponse est inévitablement subjective.  Posez la question à un savant doué d’une capacité d’émerveillement exceptionnelle et il vous répondra à sa façon.  Je songe par exemple à Hubert Reeves, à ses livres de vulgarisation scientifique et surtout à une réalisation multimédia toute récente à laquelle il a participé :

De là, j’aime à penser que la mer respire à sa façon comme tout organisme vivant, pour peu que nous donions libre cours à notre capacité d’émerveillement.  « Le flux et le reflux des vagues…», la mer déjà cadencée bien avant l’invention du temps.

Certains savants  austères vous diront que la mer n’est pas en soi un organisme vivant.  Ce n’est, diront-ils, pas conforme à la classification rationnelle des éléments de la nature.  O, morne conception de la houle pour les amoureux de la mer.

La mer ne monte-t-elle ni ne descend-t-elle pas au rythme de Séléné, compagne indéfectible de notre planète ?  Le vent, lui, n’arrêtera-t-il jamais d’en sculpter la surface ?

De là à dire qu’elle respire, il y a tout un pas.  Passez quelques jours en mer, comme les infatigables pêcheurs et les amateurs et professionnels de croisière hauturière à la voile ou de course au large sur des bateaux assez petits pour sentir les mouvements de la mer.  Ou encore, observez de la côte chilienne la longue houle régulière du Pacifique sud, comme l’émission Thalassa nous l’a montré dans un superbe reportage sur les canaux de Patagonie*.  On croirait voir le mouvement parfois régulier, parfois haletant, d’une poitrine respirant profondément, à l’infini.  De fait, la mer a son propre souffle généralement tributaire d’un vent local ou lointain.  La houle bien formée par temps calme peut être signe d’une tempête lointaine, ou de l’effet de vents dominants d’intensité variable.

Vent et houle sont indissociables, me direz-vous, au même titre que la respiration et le pouls d’un être vivant.  Fort probablement, mais ils ne vivent pas nécessairement au même rythme.  Le vent, lui, se déplace et, ce faisant, fait onduler les flots avant, pendant et après son passage sur une zone marine.  En outre, tel un concert bien orchestré, le vent agite  les arbres, fait grincer les habitations et chanter le gréement d’un voilier et sa coque le long de laquelle l’eau glisse en musique.  

Que peut vouloir dire le mot « souffle » outre sa synonymie avec le vent ?  L’esprit, le « pneuma », cette force qui inspire et donne vie à l’inerte.  Le rapprochement de sens entre vent, pneuma et souffle ne relève pas d’un pur hasard.

La mer est un poème chantant, un toit tranquille «où marchent des colombes».  Le marin ressent la poésie telle une mer couverte de volets frissonnant de joie ou de tristesse, ou d’un agréable mélange des deux. La houle lui sert de métronome purificateur, cette houle tout intime qui s’exprime pêle-mêle en poèmes et récits, en cris et en silences :

J’ai vu les flots roulant au loin leurs frissons de volets !  Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots qu’on appelle rouleurs éternels de victimes.  J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries hystériques, la houle à l’assaut des récifs.  Elle transmet au corps le rythme de ses ondes et lui applique les poussées de sa respiration.  La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux… Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames…

D’où vient cette idée de respiration de la mer ?

La mer, comme la musique, exprime son rythme vital, entre autres par la houle complice du vent qui tantôt lisse, tantôt hérisse sa surface aqueuse.La houle du Pacifique Sud

 … C’est au mouvement propre que la mer, qui contribuait à sa purification et que les anciens appelaient la respiration de la mer, que Strabon attribue la cause de l’impossibilité pour les sédiments de tomber et de s’étendre sur son fond, et à cette occasion il développe sa théorie des soulèvements… (source: Wikipédia)

Et les calmes plats…?  Il y en aura toujours, avec la surface de l’eau singulièrement immobile, geôlière de navires  ’… as idle as a painted ship ship upon a painted ocean…’, selon Coleridge.  Son poème, The Rhyme of the Ancient Mariner, illustre à merveille ce qu’il arrive des marins privés de la respiration vitale de la mer.  L’immobilité de la surface de l’eau met davantage en lumière son contraire, soit son mouvement le plus souvent régulier, comme si la pétole pouvait engendrer la pétoche.  Le poète anglais Coleridge l’avait bien vu en accouchant des vers cités plus haut. Voilier encalminé A lire ou à entendre aussi, en complément ou en contre-pied, le poème «L’albatros» de Beaudelaire, accessible sur bien des sites Internet francophones.

Mieux vaut un bon vent vivifiant et une houle régulière qu’un calme plat source de torpeur sournoise.  Ci-contre une photo qui en dit long à ce sujet. (Photo de Sean Duggan Photographics)

Quel rapport peut-il y avoir entre la houle océane et la musique ?  En réponse, prêtons l’oreille un instant à la musique classique et observons certains musiciens se plonger dans ses rythmes.  Il me vient des images du pianiste David Fray en train d’interpréter à sa façon Cantabile un concerto pour piano de Bach, sons et images captés sur vidéo par le studio  Virgin Classics.

  

Les mouvements rythmés de ce pianiste induits par sa propre respiration s’accordent à la musique de Bach en vagues successives venant s’échouer aux pieds du pianiste et de l’orchestre.  Du Glen Gould mais mieux encore, foi de Canadien.  La musique de Bach serait-elle aussi vivante sans ce souffle qui la soutient ?  Des cantates et des arias de Bach ressortent des chants et des rythmes sublimes dont le souffle haletant et l’effet vivifiant s’élèvent au-delà de la musicalité d’un clavier bien tempéré. 

Les grands musiciens n’hésitent pas d’ailleurs à reconnaître que le meilleur ‘instrument’ de musique demeure la voix humaine, particulièrement tributaire, quant à elle, de la respiration du corps.

J’ai vu récemment mon beau-père s’éteindre à un bel âge, en paix avec lui-même, dans son lit d’hôpital.  Je regardais sa poitrine qui, comme une mer sans vent, ne se soulevait plus à chaque respiration comme elle l’avait fait sans faille depuis 83 ans.  Or, il était encore en vie à ce moment et je me demandais par hasard s’il était possible au corps humain de rester en vie, ne fût-ce que quelques heures encore, sans qu’une houle paisible, un frisson de vent, ne parcoure sa poitrine.

L’oeuvre musicale du groupe Pink Floyd, The Dark Side of the Moon, débute, en un lent crescendo, par le battement du coeur humain, comme pour donner un tempo à l’expression musicale et unifiante des grands thèmes de la vie en société.  La beauté et le génie de cette oeuvre réside partiellement en ce qu’elle représente un véritable effort de synthèse, sur fond de battement du coeur humain.

L’ultime question qui me vient à l’esprit est de savoir si l’univers tout entier respire.  Les mouvements d’expansion et de contraction n’y manquent pas.  Il se pourrait après tout que l’univers ait, outre un mouvement de respiration, un rythme fondamental, un tempo, son propre pouls en somme. 

*Au sujet de la Patagonie, j’ai trouvé au hasard de mes recherches sur Google, le récit d’une très belle expédition en kayak dans les canaux de Patagonie.

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